Jalousie à Haïti

De la fenêtre du Karibé, mon hôtel où j’étais descendu pour 2 mois à Port-au-Prince, je voyais toujours ces petites maisons colorées construites à flanc de montagne. De mon lit, ca ressemble à un village des Alpes, sympathique. Alors j’ai demandé aux collègues locaux comment ça s’appelait. « Jalousie et tu ne veux pas y aller ». qu’on m’a répondu.

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Ouais, il y a 2 quartiers que les locaux te demandent – non, t’ordonnent –  d’éviter à Haiti/Port-au-Prince : Cité Soleil et Jalousie. Mais vous me connaissez, il s’agit qu’on me dise de ne pas y aller pour que… Mais non, pas à Cité Soleil. Je ne suis pas suicidaire à ce point-là. Jalousie par contre…

Coincé la fin de semaine à l’hôtel depuis environ 1 mois, je me suis mis ami avec à peu près tout le staff : les serveurs, les cuisiniers, les barmans et les femmes de chambres. « Blanc » comme ils m’appellent… leur « Blanc » à eux. Je pense souvent à eux.

Et parmi eux, Rubens, me raconte qu’il vient justement de Jalousie, qu’il y a vécu toute sa vie et que sa famille y vit encore. Alors entre deux rhums-punchs et plats de cabrit-sauce créole (chèvre en sauce), je demande à Rubens s’il pourrait m’arranger ça. Il connait tout le monde, il peut trouver un transport, pourrait m’y amener, me faire visiter.

Pourquoi tu veux aller là, Blanc?

On m’avait déjà et souvent dit de ne faire confiance à personne par ici. De ne pas sortir seul de l’hôtel, encore moins la fin de semaine et sans chauffeur. Mais là, l’occasion était trop belle d’aller voir un quartier populaire et pouvoir en revenir vivant pour le raconter.

Dans j’ai réflexion, je me disais que je ne veux pas être ce genre de tourisme-là, celui qui veut voir la misère pour se convaincre qu’il a une belle vie. Celui qui veut vivre des zzzééémotions, manger de la misère un après-midi. Si je veux y aller, c’est pour parler aux gens, voir d’où mon ami vient, où il a vécu et surtout, voir le génie et l’ingéniosité humaine. Parce que j’ai mes doutes que… c’est surement pas si pire que ça.

Je raconte au staff de l’hôtel que je vais aller visiter Jalousie dimanche, histoire de laisser une trace de ma sortie. Comme ça, si jamais il devait m’arriver de quoi on saurait où envoyer l’armée. Leur réaction: ils sont tous très contents que leur Blanc soit curieux de découvrir la vie haïtienne en dehors de l’hôtel. Et puis, tu pourras parler créole avec les gens, qu’ils disaient.

Aux collègues du bureau haïtien à qui j’annonce que dimanche, après l’église, Rubens passe me chercher en voiture pour aller à Jalousie. Leur réaction: ils sont horrifiés, terrifiés, incrédules et me demandent tous: Blanc, pourquoi tu veux aller là? Tu veux mourir? Tu vas te faire enlever, voler, mutiler, couper la tête avec une machette…Et puis, ce serveur de l’hôtel, il est fiable? Est-ce qu’il va l’annoncer à sa gang pour te voler? Bah…

J’ai su qu’ils avaient appelé leur bureau-chef à Montréal pour que leur patron (que je connais bien, un Haïtien qui a quitté le pays durant la dictature) me convainc de ne pas y aller. Ils étaient même prêts à appeler mon boss au bureau aussi pour m’empêcher de faire cette bétise.

Je sais que les collègues locaux avaient pour mission de protéger le Blanc et je comprends leurs inquiétudes. Mais je suis un grand garçon et j’ai 100% confiance en Rubens. Et puis, je sais où il travaille, je connais ses collègues et ils savent que je suis parti avec lui.

Alors kessé tu veux qu’un gars fez de plus?

Prendre son pied

Il vient me chercher à l’hôtel et on se met en route. Arrivé aux portes de Jalousie, il me paie un nettoyage et un cirage de souliers. Parce qu’un Blanc qui arrive avec des souliers poussiéreux, ça ne ferait pas sérieux. Ah bon? Et puis, c’est pas parce que c’est un quartier « populaire » ou favela qu’on s’y promène habillés comme des Hipsters.

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T’as encore le choix de reculer, man

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Cet endroit, c’est l’entrée de Jalousie. C’est ici que les coeurs sensibles et les plus faibles qui s’en croyaient capables ont décidé de quitter, de lâcher la quête.

Tant qu’à être dans le coin

On s’enfonce ensuite dans un labyrinthe d’allées étroires, d’escaliers qui montent, descendent, tournent. Plein de petites maisons colorés, de commerces, de restos à l’on regarde la TV en groupe. Et puis, Rubens connait tout le monde et garde toujours un oeil discrêt sur moi, histoire que je ne me perde pas et qu’on me retrouve dans quelques années, le caïd de la place… et parce que je donne de bons pourboires à l’hôtel.

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Les enfants sont adorables et curieux. Un Blanc qui sourit, qui n’est pas armé et qui vient se balader et leur parler (en créole), c’est plutôt rare par ici. Ils ont insisté pour que je les prenne en photo, ce que j’ai fait avec plaisir. Les parents jamais bien loins derrières voulaient m’inviter à aller les visiter.

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Si tu as faim et l’estomac qu’il faut pour le supporter, tu trouveras de quoi pour te restaurer à bon prix et ça fait changement de la chèvre-en-sauce de l’hôtel.

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Rubens, maman & friends

La maman de Rubens est trop heureuse de voir son garçon, accompagné de Blanc. Rubens m’appelle M. Jean-François à l’hôtel quand je suis client. Il m’appelle aussi M. Jean-Françcois, même dans la maison familiale. img_3211Elle nous invite de facto à prendre un verre dans la maison familiale. Qu’est-ce que je veux boire? Bah, n’importe quoi que vous avez qui a un bouchon et qui n’a pas été ouvert, dis-je avec un clin d’oeil de Blanc prudent-qui-ne-boit-pas-d’Hépatite-C. Elle dit en créole à son fils (et frère de Rubens) d’aller trouver une bouteille de Couronne Champagne, un genre de Orange Crush haïtien dont je suis devenu accroc. Par chance, on peut en trouver à Montréal.

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On continue la balade et on croise d’autres amis de Rubens qui veulent également m’inviter chez-eux. En fait, tous les commerçants et restaurateurs étaient fiers de m’inviter dans leur vie et de me montrer comment ils vivent plutôt bien dans Jalousie.img_3207

Les débrouillards

À Jalousie, chacun fait ce qu’il peut et c’est la vie en communauté. Des tôles comme toits, on utilise et on recycle tout ce qu’on peut trouver pour se loger et se protéger des pluies.

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S’tu si pire que ça?

Pas besoin de vous dire que j’ai adoré ma visite. Les gens ont été accueuillants, souriants, sympathiques. Ils étaient curieux, sans être envahissants. Parce que c’est ça Haïti, les gens sont fiers, sont beaux et propres. Ils n’essaient pas de faire les miséreux pour faire pitié et te prendre ton argent. On me demandait ce que je faisais comme travail, pourquoi j’étais là, ce que je pensais du pays et était très content que je prenne du temps pour venir les visiter, sans caméras, sans formulaires, sans promesses. Juste des humains qui se rencontrent.

À aucun moment, je me suis senti menacé, en danger. J’ai su par la suite que ma « visite » du coin avait été annoncée, qu’un Blanc sympa allait venir visiter. Parce que c’est comme ça ici, les Blancs ne sortent pas de l’hôtel. Et je remercie encore Rubens de m’avoir permis d’y aller. Seul, peut-être pas car je me serais perdu dans ces dédales. Mais avec lui, aucun problème!

Au bureau, le lundi, on en revenait pas… que je sois revenu vivant et avec cet air satisfait.

Même à Jalousie où ils n’ont pas la vie facile, ils ont le sourire. On me disait souvent: « il y a le soleil et Dieu est bon ».

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Une réflexion sur “Jalousie à Haïti

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