Le Victor-Pleven, Part iii: à la fin de l’été 1998, y était temps de partir en ‘stie

Le travail réglé, fallait que je me loge. Mais pas question de rester sur le bâteau. Les anciens bâtiments des Nazis allaient faire l’affaire pour l’été. Mais c’était sans compter qu’il n’y avait plus d’eau chaude depuis 1980, que l’eau froide était brune de cuivre et que le ménage n’avait pas été fait depuis au moins 15 ans. Donc fallait que je revienne sur le bâteau à chaque besoin.

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Le squat

J’arrive dans ce qui semblait être la moins pire des pièces, qui serait encore habitable. C’est humide car sur le bord de l’eau. Y a des tâches de graisse, de crasse et d’huile par terre. Y a pas d’eau chaude ou même un semblant de meuble utilisable.

Les collègues à bord, d’anciens marins m’ont équipé du strict minimum: un lit de camp, des couvertures, un four grille-pain, un réchaud de camping et une radio. Mais pas de frigo.

Une autre collègue elle, s’occupait d’amener mes vêtements à la buanderie et me le rapportait encore mouillé. Je l’étendais un peu partout dans ma pièce pour le faire sécher. Mais sans chauffage et avec cet humidité de bord de l’eau, ça prenait 3 jours à sécher et ça demeurait quand même poisseux.

Pour se laver? Il fallait que je retourne à chaque jour sur le bâteau, que je passe devant la file d’attente des visiteurs, que je rentre dans un couloir (qui se ressemblent tous), que je trouve la vieille douche encore fonctionnelle. Fallait pas que j’oublie de barrer la porte, car la douche était sur le chemin des visites et ces Français essayaient évidemment d’ouvrir toutes les portes. Parfois, la douche arrêtait de couler et je me retrouvais avec la tête et le corps plein de savon. Je ressortais devant la file d’attente et je retournais dans mes quartiers pour m’habiller convenablement.

Ahh, mais c’est joli cet accent!

Ma job consistait à être vendeur de billets, tenir la caisse et faire des visites en anglais quand c’était nécessaire. Avec mon accent, on me demandait plusieurs (1000) fois par jour:

  • ahh, mais c’est joli cet accent! Mais il fait froid chez-vous, vous êtes venu chercher le soleil?

En Bretagne en 1998, on a eu le record de l’été le plus pluvieux… faque le soleil madame..

  • ahhh je reconnais bien cet accent, vous êtes Belge/Suisse/Anglais/Allemand/Breton

Parfois, on m’obstinait que je n’étais pas Canadien, même quand je montrais mon passeport

  • Vous avez tellement un bel accent. Je n’ai pas écouté vos consignes et instructions. Pouvez-vous répéter?

Monsieur, vous gênez les autres, svp, commencez votre visite.

Comme ça, au moins 1000 fois par jour. Mais ce n’était pas si mal. Des touristes allemands avec qui j’avais fraternisé m’ont rapporté de la choucroute le lendemain de leur visite. D’autres touristes de Bordeaux m’ont donné leur adresse chez-eux.

Et le patron lui, devant le maire, le préfet et l’amiral:

  • nous avons rapporté un Canadien avec le bâteau qui allait pêcher à Terre-Neuve. J-F, pouvez-vous nous dire quelques mots avec votre accent?

Les visites

Ça ressemblait à ça de l’extérieur, grisaille incluse. Dans le background de la première photo, on peut encore voir les blockhaus en béton où s’abritaient les sous-marins nazis

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Les congés

Le soir, après 19h, tous les collègues rentraient chez-eux, me laissant évidemment seul sur la base. La base était située à 45 minutes à pieds du centre-ville ou de l’épicerie. Et il mouillait pas mal tout le temps. Alors j’avais le choix entre aller trainer à l’épicerie à essayer de trouver un moyen de varier mon alimentation à base de conserves OU aller à ce qui ressemblait à un centre-ville à l’époque, en longeant la track de train parmi les bâtiments désafectés et les fenêtres placardées.

Il y avait un cinéma au centre-ville. Alors j’ai (re)vu à peu près tous les films qui ont joué là-bas. À l’époque, les films d’Hollywoods sortaient 6 mois après. Donc je les avaient pas mal tous vus à Montréal. Il me restait les films français ou européens. J’ai (re)vu Armggeddon, Titanic…

Des fois, j’allais prendre mes emails à la bibliothèque, même si c’était interdit. Interdit d’aller sur Hotmail, que je demandais? Oui, c’est le règlement. Va comprendre. À L’époque sur le bâteau, on fonctionnait encore avec le minitel. Si les Français nous ont dépassé depuis coté téléphonie-internet-tv cable, en 1998, c’était plutôt le tiers-monde. Je trainais donc dans le rayon des BD. Maintenant que j’y pense, je devais tellement avoir l’air d’un vieux pervers. Mais non, j’avais 24 ans.

Alors j’écrivais des lettres à mes parents et ami(e)s à Montréal. Et le meilleur moment de la journée, c’était quand le facteur venait me donner mon courrier à bord du bâteau.

« Alors M. J-F, c’est encore l’hiver au Canada? » que me demandais le facteur… à chaque jour.

(Mal) manger et survivre

Les jours sont devenus des semaines, qui sont devenues des mois. Et moi, de 3 livres perdues, j’étais rendu à 10, 12, 15, 19 avec cette vie de squat et de conserves. J’avais un repas de viande par semaine, la journée où j’allais faire l’épicerie. Une bouteille de lait et un morceau de fromage aussi. Car il fallait que je puisse tout consommer en une seule soirée. Faute de moyens, je mangeais du chocolat pour cuisiner car moins cher. Je déjeunais de faux pains au chocolat d’épicerie et du genre de jus d’orange qui goûtait davantage le sucre que l’orange. Je me payais 1 repas de resto par semaine, le soir où j’allais au cinéma. C’était des crèpes bretonnes et un cidre. Total: 10$.

Comme les conditions d’hygiène étaient immondes dans le squat et dans le bâteau, je ne me suis pas rasé pendant 3 mois. Pas de coupe de cheveux non-plus. C’était avant la mode hipster. J’avais l’air d’un poil comme on dit par chez-nous (prononcer: pouwelle).

Quand mes parents m’ont revu à l’aéroport, ils m’ont à peine reconnu.

Et puis, la mi-août est arrivée

J’ai compté les jours depuis mon arrivée sur le bâteau. On m’avait faussement dit que si je partais avant la fin de mon contrat, je devais payer en pénalité l’équivalent du salaire que j’aurais dû avoir si j’étais resté jusqu’à la fin. Ce qui explique pourquoi je ne suis pas parti. Mais j’avais en tête de me sauver en pleine nuit de cet endroit de perdition. J’avais communiqué avec un chum de l’époque pour préparer un stratagème pour qu’il m’appelle et me dise qu’il était arrivé un malheur au Canada et que je devais repartir et ce, à un moment précis où le patron serait à coté de moi.

Mais non, pas question de revenir avant la fin. J’étais trop fier.

Bien adapté à ce mode de vie, avec une barbe de 3 mois, sans avoir pris une vraie douche à l’eau chaude ou cuisiné un repas minimalement élaboré, la fin est arrivée.

Je suis revenu le 14 août 1998. Le coeur complètement guéri, à avoir passé l’été à méditer sur la suite de ma vie. J’ai clanché ma maitrise en moins de 18 mois. je me suis trouvé une copine avec qui je suis resté 7 ans.

Et ce fut le début de 25 ans de voyages.


3 réflexions sur “Le Victor-Pleven, Part iii: à la fin de l’été 1998, y était temps de partir en ‘stie

  1. Ahhhhhh que j’aime te lire! Ça me replonge en 1998…. moi aussi en trein de guérir ma peine de coeur…. moi aussi post verglas…. moi aussi dans mon Alsace gris…. pluvieux à manger mon fromage « münster » seule…dans ma chambre au sous sol de l’auberge!!!
    Je suis contente d’avoir vu ton bunker…. je n’étais pas la seule à vivre la misère des échanges Quebec-France . La… en ce momment. .. je suis dans un beau Marriott. .. avec un lit douillet et des WC privée. .. mais pour rien au monde j’échangerais mon expérience de voyage avec mon 4 1/2 sur le dos… et pas d’internet. J’en ai rencontrer du beau et du bon monde… merci la vie xxx

    Aimé par 1 personne

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