Récit de 2 mois d’hôtel à Haïti

À l’hiver 2015, j’étais déployé à Port-au-Prince pour plusieurs semaines et j’ai habité dans un studio d’un grand hôtel qui est devenu chez-moi. On m’avait dit que ceux qui passent du temps à Haïti finissent par tomber en amour avec les gens et l’endroit. Et comme je suis un homme facile, je m’y suit fait prendre aussi. Et si c’était recommandable, c’est là que j’irais passer mes vacances dans le sud cet hiver.

En attendant, voici le récit de ma vie de 2 mois à l’hôtel, avec, comme au théâtre: des anecdotes, personnages et réflexions.

Plus grand que tous mes réduits passés

Pas question de demeurer 2 mois dans une chambre d’hôtel. Mes années à rester dans un réduit (à Parisse et à Montréal) sont belles et bien terminées. Alors pour 2000$US par mois, tu peux avoir le studio de l’hôtel. On a bien essayé de le dealer avec les petits-déjeuners (ils valent 20$US) mais non, rien à faire. J’ai quand même un service de nettoyage à chaque semaine, l’internet honnête pour skyper mes parents une fois par semaine et des électroménagers fonctionnels pour me faire des repas (yeah right!) ou recevoir confortablement au moins 20 personnes (je le sais, je l’ai fait).

Mon studio était est localisé sous le belvédère de l’hôtel avec une vue imprenable sur Port-au-Prince. Personne ne peut accéder à cet endroit qui donne sur une genre de falaise. Mais des fois, tard le soir, on pouvait entendre des rafales de mitraillettes au loin, vers le bas-de-la-ville.  Et d’autres fois, des hommes ou femmes du staff venait se rencontrer en secret, à l’abri des regards indiscrets.

2 fois par semaine, y a des cours de zumba. Non, je n’en ai pas fait. Il fait +40c et humide, de quoi suer sa vie et perdre connaissance. Je suis plus utile au pays dans les bureaux du ministère des transports qu’à l’hôpital.

Jour de la marmotte

À chaque jour la même chose arrive: déjeuner dans le studio. Remontée vers l’hôtel, bonjour au staff qui balaie et nettoie pour la journée, salutation au staff à l’entrée, poignée de main aux gardes armés à l’extérieur et M. Jean, mon chauffeur arrive me chercher pour aller au bureau. Je lui demande comment va son petit Christian et sa Madame. Et il met de la musique pop-chrétienne en français, pour que je comprenne parfaitement la parole de Dieu.

Je reviens le soir après le travail, vers 17h. Pas plus tard, il faut donner la chance au chauffeur d’être chez-lui avant le coucher du soleil. Autrement, les routes deviennent dangereuses. On le sait, des collègues se sont fait braquer au fusil à un stop pour se faire voler leur laptop.

Et là, je me change et je remonte au resto où mes serveurs (et amis) favoris m’attendent: Messieurs Rubens, Jean-Yves, Ronald, Augustin (aka Chinois), Nollet et madame Cassandra qui s’assure de la discipline des troupes. Et c’est là que le fun commence!

Tous des personnages, ces serveurs haïtiens! Si tu trouves qu’un chauffeur de taxi haïtien jase beaucoup à Montréal, tu devrais connaitre les serveurs haïtiens, surtout quand ils t’ont adoptés!

Toujours professionnels, rapides, compétents et courtois, aucun doute. Mais aussi tellement heureux de revoir leur Monsieur Jean-François. Et puis, un moment donné, après plusieurs semaines, ils savent par coeur mes habitudes alimentaires et mes goûts: verre de vin rouge, pas de pain au souper, chèvre-en-sauce et pour le dessert, le gâteau au fromage et un thé vert.

Et y a le même CD qui joue continuellement. Normal, les touristes restent là quelques jours, pas assez pour s’en rendre compte. Moi, j’ai appris à le chanter par coeur, ce $%#@* de cd là!

Kreyol parler, kreyol comprendre 

Alors tu fais quoi pendant toutes ces semaines sur le même site à manger 2 de tes 3 repas au même endroit avec le même monde? D’abord tu connais le menu par coeur, mais surtout, tu apprends à parler créole. Eh oui, la gang a commencé de plus en plus à me parler en créole et de moins en moins en français. En 4 semaines, j’étais capable de les comprendre et de raconter mes journées en créole.

Ils m’ont surnommé: ti-malice, parce que j’étais capable de les comprendre et qu’ils ne pouvaient plus m’en passer dans leur langue.

La fourchette des vedettes

On m’avait dit que Port-au-Prince est un petit milieu… mais de là à croiser « Rude » Luck Mervil, Luc (guerre des clans) Sennay, l’ancienne femme de Guy A Lepage et le Président Français, je ne l’aurais pas cru.

Tout comme voir des candidats à la présidence s’engueuler et presqu’en venir aux coups, ou l’ancien président Martely venir chanter (c’était sa job avant d’être président).

White privilège

Le white privilège, je ne savais pas ce que c’était avant d’aller dans un pays majoritairement noir. C’est un genre de préjugé positif basé sur ta couleur. D’abord, tout le monde qui ne te connais pas sur la rue t’appelle « Blanc » et ca, faut vivre avec. Ensuite, on sait (à tort ou à raison), que le Blanc, il a de l’argent, il est éduqué, il a de la classe alors il a de facto raison et est meilleur que toi. Ca veut dire que tu le sers en premier, que tu le laisses passer devant toi dans une file d’attente à la banque ou à la caisse d’une épicerie.

Ouch, avec mon passé de pas-de-classes-sociales-communiste-à-la-Union-Soviétique, j’avais plutôt mal avec ce concept.

Alors à la table du restaurant où j’allais pratiquement tous les soirs ou à la piscine où je trainais la fin de semaine je constatais quels visiteurs abusaient de leur white-privilège: *tousse* les Français *tousse*.

Ils n’étaient pas blancs, mais les haïtiens de la diaspora vivant aux USA ou à Montréal étaient assez insupportables avec le staff également. Un peu pour montrer qu’EUX, ils ont réussi devant les crottés d’Haïti. Mais t’as rien réussi quand t’as juste eu la chance de naitre dans un autre pays, non? C’est pour ca que même s’ils parlaient créole, ils préféraient parler au staff en anglais ou en français…

Rencontres aquatiques du dimanche

Le dimanche après-midi, c’est le moment de la semaine où les femmes haitiennes-qui-se-cherchent-un-mari-riche-et-blanc font le tour des grands hôtels de la Ville. Pour les visiteurs extérieurs de l’hôtel, c’est 30$US pour rentrer sur le site et venir profiter de la piscine. En échange, les visiteurs ont un crédit de 30$ pour la nourriture et les boissons.

Évidemment, c’est gratuit pour ce genre de femmes à l’entrée. De toute manière, elles trouvent toujours un moineau pour se faire payer à manger et à boire et l’hôtel se rembourse anyway.

Alors que je n’en allais me baigner et bronzer à la piscine en allant boire mon rhum-punch sans chercher de trouble, je tombe sur une jeune femme du nom de Lisa, qui, soyons humble était 2 marches au-dessus de ma ligue… et qui me fait des beaux yeux dans la piscine.

Et de là, elle me pose les questions habituelles: tu as quel âge? Tu est marié? Tu as des enfants? Tu vas à l’église? Et quand elle sait mon âge et que je ne suis ni marié, ni papa, alors-là elle ne comprend plus rien. J’ai beau lui dire que je suis sorti de l’école tard, ce n’est pas une bonne raison pour elle.

Et quand je lui demande ce qu’elle fait ici, elle me dit qu’elle fait le tour des hôtels pour se chercher un mari. Et c’est là que c’est moi qui lui répond que ce n’est pas une bonne raison pour moi.

Et là, je m’en vais. Pas de femmes-bouzins pour moi (des femmes de légères vertue, en créole).

Béatrice

Rubens n’est pas seulement un serveur mais aussi un ami. Un jour m’invite à aller à la plage avec sa gang, lors de sa journée de congé. Alors on passe d’abord chez-lui pour rencontrer madame et le reste de sa gang. Et dans sa gang, il y a Béatrice. Et comme je suis un homme chanceux, j’ai tombé sur la plus belle et la plus gentille femme d’Haïti ce jour-là.

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Fastforward quelques jours, Béatrice est maintenant une habituée de l’hôtel car on passe beaucoup de temps ensemble. Elle sait que je repars, que c’est une romance de vacances et jamais elle ne m’a demandé de venir au Canada. Sa vie est ici, la mienne, là-bas.

Alors pour les serveurs et le staff, Béatrice est ma « future femme » et un jour, je vais revenir pour me marier avec. Béatrice a des problèmes cardiaques, n’a pas les moyens de se payer l’opération qu’elle a besoin ou même les médicaments. Elle n’a plus de parents, vit seule, n’a pas de travail et souvent, n’a pas mangé de la journée quand elle vient à l’hôtel le soir me voir.

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Alors pour Béatrice, c’est « open tab » pour tout ce qu’elle veut manger ou boire quand elle vient à l’hôtel. Je le prends sur mon salaire, volontiers. Comme toute femme haïtienne, elle est toujours propre, élégante, bien coiffée et habillée et est tellement contente de venir voir « son » Blanc.

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Elle fait provision des produits de l’hôtel (shampoo, revitalisant, crème pour le corps) qu’elle pourra utiliser… ou échanger pour ce qu’elle a besoin. Aussi, elle en profite pour charger son cellulaire, parce que souvent, elle a l’électricité coupée.

Est-elle triste de retourner dans sa « vie » quand elle quitte l’hôtel? Non, parce que c’est sa vie, justement. Et quand elle vient à l’hôtel, ce sont des vacances. Et des vacances, c’est pas la vraie vie pour elle, même si elle en profite. Car avec sa condition médicale et vivant dans un pays aussi précaire, tu peux mourir n’importe quand. Alors elle profite de chaque jour et sait que Dieu veille sur elle. Elle voulait tellement que j’aille à l’église avec elle et y priait pour moi à chaque jour. J’y ai été pour lui faire plaisir.

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On s’écrit toujours, 2 ans plus tard. Et sa première question est toujours: est-ce que tu as mangé? Qu’est-ce que tu as mangé? Est-ce que tu as bien dormi?

Sa manière de prendre soin de moi à distance faut croire. Comme quand elle s’est occupée de « placer les linges » dans ma valise à mon départ. Parce que c’est pas le travail des garçons ça, dit-elle.

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La terrasse

L’hôtel possède une terrasse où tu as une autre vue imprenable sur Port-au-Prince.

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C’est l’endroit où Chef Paul, un québéco-haitien nous reçoit royalement. Il a fait son cours à l’institut d’hôtellerie à Montréal et son stage au Toqué. Alors il a amené son savoir-faire et l’a adapté aux ingrédients haïtiens et pour faire changement de la chèvre-sauce-créole du restaurant, je vais prendre quelques bons repas à la terrasse.  Il veut aussi organiser mon mariage à l’hôtel avec une future femme haïtienne.

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Ici aussi, on fini par connaitre mes habitudes. Le doorman me laisse toujours rentrer, peu importe mon habillement, le DJ me montre toujours fièrement ses consoles.Ici, c’est de la musique techno-lounge et la place s’anime la fin de semaine, parce que c’est l’endroit où voir et être vu.

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Et Monsieur Jean-Yves lui, m’apporte mon rhum Barbancourt 15 ans à chaque fois.

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Les dames s’assurent que je ne manque de rien non-plus et voudraient donc que je marie Béatrice… ou l’une d’elles.

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Si t’es haïtien, que tu as des argents et que tu veux impressionner tes nénettes, tu les invites sur la terrasse de l’hôtel. Et ensuite, tu prouves que tu n’as pas vraiment de classe, en mettant du ketchup sur les frites au romarin de Chef Paul.

Un soir, on tombe sur le ministre de l’agriculture. Un autre soir, c’est ce qui reste des Gypsy kings qui viennent en pousser quelques unes.

Et la terrasse de l’hôtel est aussi sur le circuit des femmes de joies de la République Dominicaine. Alors que le doorman fait une bonne job pour filtrer les indésirables, il laisse toujours passer le pimp et ses latinas qui spottent évidemment les Blancs de passage.

Radio-Cocottier

Eh oui, des « ouèrreux » et des « mémèreux », y en a pas juste en banlieue. Les serveurs de l’hôtel gardaient toujours un oeil sur « Blanc ». Ca veut dire:

  • Il est 17h et il n’est pas encore rentré du travail?
  • Il est rendu 20h et on ne l’a pas vu au restaurant, on est inquiet
  • Qui est cette femme dans la piscine avec M. Jean-Francois? Ce n’est pourtant pas Béatrice?
  • M. Jean-Francois a l’air plutôt pâle aujourd’hui, on croit qu’il travaille trop où qu’on lui a jeté un mauvais sort.  On va lui faire une recette pour le remettre sur pied et quelques prières
  • il est dimanche après-midi et M. Jean-Francois n’est pas à la piscine?
  • M. Jean-Francois n’a pas pris son verre de vin rouge ce soir?

Mais le plus sympa, c’était les femmes de chambre qui passaient une fois par semaine. Deux gentilles dames qui ne parlaient que le créole et pas sûr qu’elles savaient lire ou écrire. Mais elles faisaient mon éducation en créole – bien sûr – mais s’assuraient également de ma spiritualité en s’assurant que:

  • Béatrice était une bonne chrétienne qui allait à l’église à tous les jours. Pour ça, elles ne se sont pas gênées pour lui passer l’interrogatoire avant de « l’approuver » chez-moi;
  • qu’elles avaient toujours sur elle une bible, au cas-où;
  • que je faisais mes prières;
  • que j’irais avec elles à l’église au moins une fois durant mon séjour (je l’ai fait).

Et quand je les croisaient ailleurs sur le terrain de l’hôtel les autres jours de la semaine, que je leur faisait la bise, que je prenais le temps de leur jaser en créole, Blanc qui leur donne du temps, ca valait tout pour elles… et pour moi aussi.

Full services 

Dans ce pays ou chacun fait ce qu’il peut pour s’en sortir et envoyer ses enfants à l’école, y a toujours quelqu’un pour te proposer de te rendre service, moyennant un pourboire honnête:
– Chef Paul m’a offert de venir cuisiner mes repas dans mon studio et de me faire mes lunchs
– Béatrice m’a offert de « laver mes linges » à la main et de les repasser. Elle a eu le contrat et au pu se faire un joli montant. IIs étaient propres, étincelants. Il fallait cependant que je lui fasse comprendre que c’était le travail des femmes de chambres de « faire les vaisselles » dans le studio et de ne pas s’en occuper;
– MM. Rubens et Ronald m’ont offert de me servir de guide dans le bidonville (Jalousie) et dans d’autres quartiers hots
– M. Jean m’a offert d’être mon chauffeur pour aller sur les plages de Jacmel
Et j’en passe…


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